Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

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La mondialisation ou l’aplanissement du monde

Sociétal, novembre 2005.

Dans Sociétal, N°51 - 1er trimestre 2006

Ouvrage de référence pour les essayistes, livre de chevet pour Tony Blair, national best seller pour le public américain, « The world is flat »le dernier livre de Thomas Friedman est un « mauvais bon livre » selon l’expression du FT.

Du mauvais livre, il a tous les traits : expression familière, abus de la métaphore, ton péremptoire, théorisation à la serpe, collection d’historiettes, interminables énumérations.

En même temps ce livre est à mettre entre toutes les mains car pour qui veut découvrir, en images et en un temps limité, les formes de la mondialisation, le rôle des nouvelles technologies, les effets sur l’emploi des pays développés de l’émergence de l’Inde et de la Chine, la lecture du livre de Friedman s’impose. En fait, avec ses maladresses, ses approximations et ses contradictions, ce livre introduit au débat sur les questions vives de la mondialisation : réalité et effets des délocalisations, stratégies d’externalisation des firmes et soutenabilité d’un développement basé sur le design, la R&D et les services, effets du « doux commerce » sur la pacification de la planète.

Thomas Friedman, journaliste en vue du New York Times couronné par deux prix Pulitzer, spécialiste de géopolitique nous conte dans les premières pages de son ouvrage son éveil à la réalité du monde après un pèlerinage à Bengalore, la Mecque indienne des technologies de l’information : le monde est plat et dès lors l’emploi et la prospérité des Américains se jouent en Inde, en Chine et ailleurs. Le monde est devenu plat autour de l’an 2000 avec le passage de la globalisation 2.0 celle qu’organisaient les grandes entreprises occidentales, à la globalisation 3.0. Cette dernière réduit la planète à une petite sphère lisse débarrassée des obstacles aux échanges, couverte de réseaux d’information invisibles, pur univers de coopération - compétition d’atomes planétaires. Pour autant qu’on veuille synthétiser le propos, les thèses de Friedman sont au nombre de cinq.

Thèse 1 : le monde est devenu plat. Les barrières érigées par les nations ont été mises à bas : ce nivellement du champ économique libère un formidable potentiel pour les individus entreprenants. La mondialisation n’est pas un phénomène récent, nous en sommes même à la troisième version. La globalisation 1.0 est celle de l’échange entre nations, elle s’ouvre avec Christophe Colomb parti aux Indes et découvrant l’Amérique et se clôt avec les débuts de la révolution industrielle. La globalisation 2.0 qui court de 1800 à 2000 est celle des entreprises qui dupliquent, transposent, diffusent leurs produits et leurs modèles organisationnels à travers la planète à l’occasion de leur croissance. La Globalisation 3.0 est celle de l’univers virtuel, elle met à la disposition des individus les ressources de la planète d’un clic de souris.

Thèse 2 : des forces irrésistibles meuvent la globalisation 3.0. Elles sont au nombre de 10 : la chute du mur de Berlin et la plupart des innovations de la révolution numérique en font partie. Friedman parle à leur propos, de forces d’aplanissement, de « flatteners » . Parmi, ces forces d’aplanissement décisives, citons : l’invention du PC, des logiciels libres, des moteurs de recherche, de la gestion à flux tendu des chaînes d’approvisionnement, de l’externalisation et des délocalisations. Sont mêlés ici des évènements géopolitiques, des innovations techniques, des modèles organisationnels d’entreprise et de nouvelles conceptions de la division internationale du travail. Mais sitôt complétée la liste des 10 forces d’aplanissement, Friedman ajoute trois macro-tendances qui à ses yeux en multiplient les effets : les technologies de l’information, l’accès personnel au réseau en mobilité, la disponibilité de l’information en tous temps et en tous lieux Dans la langue de Friedman cela donne « The steroids ...that turbocharge all the flatteners ... » Tout ceci contribue à une triple « convergence » : technologique, économique et sociale : les machines deviennent plurifonctionnelles, le travailleur américain devient plus productif grâce à l’incorporation des nouvelles technologies, enfin 3,3 milliards de nouveaux travailleurs entrent sur le marché et sont en quête d’activité.

Thèse 3 : La grande transformation des conditions et des identités. Dans ce nouveau monde de la globalisation, le consommateur est en rivalité avec le travailleur, l’actionnaire capte la valeur au détriment du salarié, le contribuable pénalise le salarié local en achetant des services délocalisés. Mais dans le monde réel le contribuable, le salarié, le consommateur, l’actionnaire sont souvent la même personne. En fait Friedman décrit un monde où l’entreprise verticalement intégrée, maîtrisant ses chaînes de production et organisant sa distribution grâce à sa force de vente a disparu au profit de l’entreprise évidée, réduite à un bureau d’étude et à un service de marque qui externalise et délocalise la plupart des tâches concrètes de production et d’organisation. Friedman résume cette évolution en parlant du passage de l’organisation verticale, à un monde horizontal de réseau de coopération, de marché. Si bien que pour le citoyen américain la devise ne devrait plus être : quand General Electric va , tout va mais quand Dell va la Chine, la Malaisie, Taiwan vont bien aussi. Dans ce nouveau système de production et d’échange, le consommateur en quête des prix les plus bas chez Wal Mart est un agent direct des délocalisations, et donc de son chômage futur, le vendeur traditionnel est une espèce en voie de disparition à l’ère des places de marché électroniques, l’actionnaire qui, à travers son fonds de pension pousse à la création de valeur, est l’ennemi du travailleur qui capte une part décroissante de la valeur ajoutée. Enfin l’élu de l’Indiana qui délocalise la gestion des services de l’emploi en Inde pour faire payer moins d’impôts aux contribuables détruit leur emploi dans le même mouvement.

Thèse 4 Un impératif s’adapter A l’ère de la globalisation, il est vain de chercher à se protéger, l’adaptation au monde nouveau est un impératif pour les nations comme pour les entreprises.

Ce nouveau monde, celui des individus ballotés entre identités contradictoires subissant en temps réel des évolutions brutales ne peut être que solidaire. Dans un de ses fameux jeux de mots, Thomas Friedman parle de « compassionate flatism » comme Bush parlait de « compassionate conservatism » pour exprimer l’idée que l’Etat doit bâtir une nouvelle « grande société ». Mais à la différence de celle imaginée par les démocrates des années 60, il ne s’agit pas tant de redistribuer des revenus, de lutter contre la pauvreté ou de rénover le tissu urbain, que d’équiper les citoyens en les formant pour leur permettre de répondre aux défis de la mondialisation. L’exigence d’adaptation vaut pour les individus, les etats des pays développés et moins développés, et vaut aussi pour les entreprises.

A leur endroit Friedman édicte 7 règles : protectionnisme tu rejetteras, nouvelle technologie tu utiliseras, esprit d’entreprise, tu promouvras, capital humain, tu développeras, autocritique régulière , tu pratiqueras, délocalisation pour croître et non rétrécir tu privilégieras, ton choix de mondialisation enfin, tu assumeras.

Thèse 5 La globalisation accouche aussi d’une géopolitique. Thomas Friedman croit aux thèses sur l’effet pacificateur du « doux commerce » Il le dit à sa manière en évoquant la théorie Dell de la prévention des conflits : comment des pays à ce point interdépendants que la fabrication d’un micro-ordinateur requiert l’assemblage de composants issus de leurs pays pourraient-ils entrer en conflit ? Comment des pays qui constituent autant de maillons d’une même chaîne d’approvisionnement pourraient ils se chercher querelle ? Pourtant même dans un monde plat, offrant d’infinies opportunités, des forces identitaires régressives peuvent jouer les empêcheurs de « glocaliser » en rond. Ben Laden et son idéologie « islamo-léniniste » peut freiner l’évolution, il ne peut inverser le cours de l’histoire. Concilier modernité et identité, forces de la mondialisation et diversité culturelle est pour Friedman l’enjeu clé pour le développement de pays comme l’Egypte.

Parcourir à grandes enjambées le monde, réécrire l’histoire de l’humanité depuis un demi millénaire à travers la seule grille de la mondialisation conduit nécessairement à une simplification du propos, et à une grande économie de moyens en matière de démonstration des thèses avancées. Comme de surcroît l’auteur file la métaphore et a un goût immodéré pour le récit, on ne peut lui tenir rigueur de l’absence de démonstrations rigoureusement étayées. Mais précisément parce qu’il a acquis le statut de gourou de la mondialisation, on ne peut laisser ses thèses les plus contestables rester sans objection.

Objection 1 : Le monde n’est pas plat, la mondialisation est bancale. Dans un remarquable ouvrage de vulgarisation scientifique « The travels of a t-shirt » Pietra Rivoli l’établit en nous contant les tribulations mondiales d’un t-shirt et à travers ce récit en nous initiant à la réalité et à la théorie du commerce administré. Ses conclusions ont peu à voir avec le discours irénique de Friedman. Non, l’échange n’est pas nécessairement un jeu à somme positive où chacun gagne à tous les coups. Ce peut être un jeu à somme négative fondé sur la surexploitation des uns et la surprotection des autres. Non, le monde n’est pas plat, il est hérissé de protections qui expriment des compromis entre les nations et les groupes sociaux. Non, les inégalités ne se résorbent pas avec le temps, elles peuvent même ouvrir de véritables « trappes à pauvreté ». Dans son livre, Pietra Rivoli nous conte une histoire, celle d’un t-shirt acheté chez Wal Mart et dont ou découvre qu’il a été produit à partir d’un coton américain surprotégé par des chinois dont les produits étaient contingentés dans le cadre de l’accord multi-fibres. Ce teeshirt est en fin de vie réexporté en Tanzanie par des institutions caritatives. Pendant tout son cycle de vie, le t-shirt est l’objet de négociations permanentes entre groupes d’intérêt et gouvernement américain. Le coton qui jouit de subventions au titre de la protection de l’Agriculture est en même temps l’objet d’une véritable politique industrielle avec transferts de résultats de la recherche publique et niches fiscales. L’importation de t-shirts dans le cadre de l’accord multifibres a permis aux Etats Unis de faire des quotas des outils de politique étrangère : l’octroi de quotas supplémentaires au Pakistan après le 11 Septembre a été l’un des outils d’enrôlement contre Al-Qaeda. L’histoire du t-shirt soulève aussi la question du dumping social. La course continue aux coûts les plus bas entraîne une mobilité des lieux de production. C’est dans la Chine profonde qu’on trouve aujourd’hui les armées de réserve de paysannes chinoises prêtes à travailler pour 0,20 $/l’heure, mettant ainsi au chômage les mauriciennes et les tunisiennes. En dénonçant d’un côté la spirale de baisse des coûts et les superprofits des Gap et d’un autre côté l’éviction des paysans africains par les subventions et protections du coton américain, les contestataires de la mondialisation marquent un point. De surcroît le don gratuit de vêtements aux africains par les organisations caritatives déstabilise les industries textiles embryonnaires de ces pays. Enfin si l’octroi de quotas textiles a été un vecteur de développement pour les pays de la zone caraïbe, le Bangladesh ou l’Ile Maurice, leur disparition pour des pays en phase de décollage est, à l’inverse, désastreux. Ainsi l’économie politique de la libéralisation administrée livre des résultats aux antipodes de ceux attendus par Friedman : ouverture différenciée selon des critères géopolitiques et de poids relatif des lobbies, déformation de la chaîne de valeur du fait d’investissements justifiés par les quotas, course vers le bas avec perdants absolus.

Objection 2 : La globalisation 3.0. n’est pas l’œuvre de forces technologiques impersonnelles. C’est un monde à la Polanyi plus qu’à la Smith qui s’impose sous nos yeux. La grande transformation est économique et politique, technologique et financière, elle naît de la rencontre de forces de marché et de demandes de protection. La chute du mur de Berlin n’a pas provoqué l’entrée de l’URSS dans le GATT, la transformation du GATT en OMC n’est pas l’effet de l’invention du navigateur par Netscape, et l’entrée de la Chine dans l’OMC n’est pas le fruit de la maîtrise par Wal Mart de la supply chain. L’ouverture commerciale, la création de l’OMC et de l’ORD trouvent leur origine dans la volonté conjointe des Etats Unis, de l’Europe Unie et du japon de se doter d’un outil de dynamisation de l’économie internationale après les années de panne et de conflits commerciaux consécutifs aux chocs pétroliers et monétaires. Les Etats Unis, qui avaient longtemps pratiqué un unilatéralisme bienveillant à l’égard de l’Europe et du Japon dont ils entendaient favoriser la reconstruction au sortir de la guerre et faire des alliés dans le cadre de la guerre froide, font le choix du multilatéralisme commercial avec l’institution de l’OMC. Les Européens, qui achèvent l’édification de leur marché unique et aspirent à s’ouvrir les vastes marchés des pays émergents, consentent à une accélération de la libéralisation commerciale sous la surveillance d’un arbitre impartial : l’Organe de Règlement des différends. Le Japon, objet permanent de pressions de la part des USA pour ouvrir son marché et démanteler ses structures protectionnistes, voit dans l’OMC la promesse d’un ordre commercial plus équitable. Sans la conjonction de ces calculs dans un contexte, il est vrai marqué par l’effondrement du Mur de Berlin, l’accélération de la mondialisation 2.0 n’aurait pas eu lieu. Dans la Globalisation 3.0, les NTIC et la révolution logistique sont un facteur permissif de la croissance des échanges, mais d’autres facteurs interviennent comme le développement financier et le triomphe de Deng en Chine.

Objection 3 : Les marchés contre les hiérarchies. Ce monde de la coordination horizontale, du réseau, du marché se substituant à celui de l’entreprise hiérarchisée et verticalement intégrée est un monde du risque non identifié et donc non couvert. Dans un ouvrage saisissant « The end of the line » Barry Lynn dresse un tableau apocalyptique des effets de la quête individuelle de l’optimum de coûts sur la sécurité collective des Américains. En Septembre 1999 un Tremblement de terre a lieu à Taiwan ; Dell, HP, arrêtent en catastrophe leurs chaînes d’assemblage de micro-ordinateurs et mettent au chômage leur personnel : ils se fournissaient en composants au même endroit et n’avaient pas de fournisseur alternatif a cause de l’optimisation de leur approvisionnement.

On découvre à cette occasion que la firme globale moderne est bâtie sur la désintégration de la chaîne de production, sur l’assemblage de composants externalisés au profit de producteurs tiers, eux mêmes largement délocalisés. L’entreprise que l’on croyait industrielle se révèle dépendante d’une source d’approvisionnement vitale et non maîtrisée. Là aussi les processus historiques et économiques qui rendent possibles un tel modèle économique ont peu à voir avec les « flateners » . En fait des entreprises de composants électroniques américaines soumises à une pression constante des marchés financiers ont commencé par mutualiser leurs investissements dans les fonderies de silicium à la fin des années 80. Puis le coût d’une nouvelle unité étant sans cesse plus élevé et les aléas du marché étant source d’instabilité des résultats financiers ils en sont venus à inventer le modèle du « fabless fab » reportant le risque de production sur un tiers tout en conservant les activités nobles de design des composants. La dernière étape est celle où pour des raisons de compression des coûts et de fiabilité technique d’un partenaire soigneusement sélectionné Taiwan devient le fournisseur unique.

Pour Barry Lynn un système qui assiste impuissant à la faillite de GM et dont l’entreprise phare devient Wal Mart est un système qui est davantage mû par une idéologie étroite de la rentabilité immédiate plutôt que par la quête d’un développement soutenable sur le long terme cad basé sur une évaluation du risque et sur l’optimisation du bien être collectif. Une économie soumise aux assauts aveugles de la nature et aux calculs étriqués d’acteurs myopes ne réalise pas l’optimum du libre échange. A ce jeu il peut y avoir des perdants durables, le rôle du politique doit donc être restauré.

Objection 4 : Le basculement vers l’Asie de l’Est : la grande peur des délocalisations. Le « compassionate flatism » est une réponse dérisoire à la montée du sentiment d’insécurité économique. Clyde Prestowitz, dans un essai récent intitulé « Three billion new capitalists » illustre avec un luxe de détails et de récits qui n’a d’égal que le propre livre de Friedman le sentiment de panique qui étreint nombre d’Américains face à la montée de la Chine et de l’Inde. Tout commence par un week end à la neige de Prestowitz avec son fils ingénieur informatique dans une SSII prospère. Le fils a peur de l’avenir, la concurrence indienne se fait mordante, il propose donc à son père de l’aider à monter une entreprise de déneigement. C’est le point de départ d’une réflexion sur la désindustrialisation américaine, sur la montée en compétences de l’Inde, sur les prouesses de la Chine dans le high tech, sur l’immense réservoir de capital humain asiatique, sur l’internet comme facilitateur de délocalisations, sur le vol de la propriété intellectuelle américaine, sur la démission du Gouvernement américain dans la promotion d’un « fair trade » et non d’un « free trade » avec au bout de la réflexion cette question inquiète : nos enfants connaîtront-ils encore le monde de prospérité et de sécurité de leurs parents. Dans un chapitre intitulé « la voie de la ruine » Prestowitz compare sa génération qui a connu bonne paie, couverture maladie, régime de retraite avantageux malgré une formation initiale limitée avec la génération de son fils qui, malgré une formation de meilleure qualité connaît l’angoisse des délocalisations, de l’assurance individuelle et des brusques chutes de revenus. Certes, Prestowitz n’instruit pas qu’à charge, il décrit aussi les opportunités de la mondialisation, il mentionne par exemple les relocalisations aux Etats Unis d’entreprises high tech d’origine européenne comme dans la pharmacie ou des entreprises japonaises dans l’automobile. Mais son inquiétude demeure : l’Asie émergente a trop d’atouts, le Gouvernement américain est trop prisonnier d’une idéologie libre échangiste et les firmes américaines ne sont guère soucieuses du long terme or assène-t-il, l’avantage comparatif est créé et l’Etat y a son rôle. Transformer la chaîne de production en unité d’assemblage et faire de la caissière de Wal Mart la figure du salariat américain post-industriel, est mortel. La perte d’emplois qualifiés de services est une certitude depuis que les activités de SSII, de BPO et même de santé se sont développées en Inde. Dans une telle situation le salarié américain est pris dans une tenaille : d’un côté, les travailleurs hyper-qualifiés jouissant de compétences rares rafflent tout ; de l’autre, les armées de salariés de Wal Mart sont condamnées au salaire minimum. C’est l’avènement du « winner take all society « 

Objection 5 : Ben Laden produit et ennemi de la mondialisation. Dans un développement intitulé Infosys vs Al-Qaeda Thomas Friedman entend nous expliquer pourquoi à la fois Al-Qaeda met en échec sa thèse centrale sur le nivellement du monde, et à l’inverse constitue une expression de cette mondialisation hyper-technologique ; pourtant il croit au total qu’Infosys, la SSII indienne, a plus d’avenir que la firme de Ben Laden. Avec ce type d’affirmation, on touche sans doute aux limites de l’exercice : quel rapport peut-il y avoir entre l’aplanissement des frontières commerciales et la disparition des passions politiques, comment justifier autrement que par un optimisme militant le recul du terrorisme sous les coups de boutoir des services délocalisés. L’étonnant est que la transposition mécaniste de la thèse de l’aplanissement de la sphère économique à la sphère géopolitique ait pu être prise au sérieux. Dans un article récent, John Gray souligne l’ambigüité » initiale que recèle la métaphore de la « platitude » souvent utilisée pour désigner l’impact des nouvelles technologies numériques, elle en vient à s’appliquer rapidement aux formes de l’économie contemporaine jusqu’à signifier une prétendue homogénéisation politique du monde. Les glissements de sens qu’elle autorise permettent de faire l’économie d’une réflexion approfondie.

Cette remarque de Gray résume bien le travers majeur du livre : la naturalisation des choix et des contraintes qui conduit au simplisme et à l’aplatissement des niveaux d’analyse. Le déterminisme technologique conduit à développer une conception irréversible de la mondialisation, or l’auteur est bien forcé de reconnaître que par le passé le mouvement de libéralisation s’est inversé. De même il croit si peu à sa thèse centrale de la coopération horizontale et des réseaux que son récit foisonne de choix faits par des décideurs et mis en œuvre dans le cadre de relations asymétriques. Enfin lorsque les faits lui sont hostiles, il s’en tire par des prophéties optimistes. Plus singulier encore, on ne trouve nulle trace des interrogations grandissantes tant parmi les économistes que parmi les politiques sur les bénéfices de l’échange : une nouvelle division internationale du travail s’instaure où la Chine n’aurait peut être pas intérêt à se spécialiser car jouissant d’avantages relatifs dans le haute comme la basse technologie, les hautes comme les basses qualifications. La découverte faite à Bengalore par Friedman peut surprendre s’agissant d’un homme aussi averti des réalités du monde, mais il y a dans cette candeur initiale la recette du succès de ce livre. Pour des élites politiques nationales obsédées par les enjeux paroissiaux, pour l’honnête homme moderne peu formé aux réalités économiques ce livre constitue une introduction exhaustive et plaisante au nouveau monde.

Thomas Friedman, The world is flat. A Brief History of the 21 st century, New York, Farrar, Strauss & Giroux 2005
Pietra Rivoli : The Travels of a T-shirt in the Global Economy , Wiley, New Jersey, 2005 Barry Lynn, End of the Line, The Rise and Coming Fall of the Global Corporation, Doubleday New York, 2005 ?

Clyde Prestowitz, Three Billion new Capitalists : the Great Shift of Wealth and Power to the East Basic Books New York 2005
The world is round, New York Review of Books, 2005

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